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Janet Agnes Cumbrae Steward (1883-1960)
Bird of night, 1922 |
« Dans ta pupille immense »
Tu me reconnais,
nuit,
tu me palpes, me
racontes,
pas comme une avare
mais comme une aveugle fausse,
ou comme quelqu’un
qui ne sait jamais qui est la naufragée et qui la chanteuse élégiaque.
A tâtons, tu m’as choisis, pour devenir la statue de tes allégories,
rien que par l’habitude de me plonger jusqu´où le monde s’achève
et perdre la tête à chaque nue et à chaque pas le sol sous les pieds.
Et par hasard, ne fus-je ta belle-fille préférée,
celle qui avance sans hésiter vers ton piège ourdi par ta main,
celle qui mord le venin dans la pomme ou singe ta beauté dans le
traître miroir ?
Ils ont oublié de m’attacher au mât de la maison quand tu passais
pour que je ne m’en allasse à chaque fois après ta flûte enchantée de
voleuse d’enfants,
Et ce fut aux dépens du jour que j’ai confondu dans ton sac la
blancheur et la neige, les loups et les ombres.
Maintenant, il est tard pour faire marche arrière et régler les heures d'après
le soleil.
Maintenant, tu m’as marquée de ton alphabet noir.
J’appartiens à la tribu de ceux qui logent en radieuses ténèbres,
de ceux qui regardent mieux les yeux fermés et se couchent du côté de
l’abîme et s’envolent et ne rentrent pas quand Thomas ouvre grandes les portes
du midi évident.
Tu fondes ta Thébaïde dans l’invisible. Tu n’accordes pas de preuves.
Tu adviennes, secrète, innombrable, sans rien formuler,
telle une contemplation retourné en dedans,
où chaque signe est le frisson d’un oiseau perdu dans une enceinte
immense
et chaque ascension un saut au vide contre gradins et absences.
Tu me surveilles de partout,
tout en tirant des rideaux, en perçant les murs, en épiant entre ballots
de pénombre ;
tu me rencontres et me regardes du regard du chasseur et du témoin,
tandis que moi, je découvre au milieu de tes broussailles la splendeur
d’une cité perdue,
ou je cherche en vain la trace de l’avenir dans tes carrefours.
Tu vas qui sait où derrière les variations de la tentation inabordable,
et tu essaies les visages extrêmes de l’horreur, de l’extrême beauté,
l’impossible distance des autres, le toucher de l’enfer,
des visions qui s’attroupent jusqu’où tu commences à rouler en
descendant la mort avec des chariots, avec des pierres et avec des chiens.
Pourtant, moi, je ne te demande pas des lampes exhumées ni des voilages
entrouverts.
Je ne te réclame pas une leçon de lumière,
de même que je ne réclame pas la flamme à l’eau ni le sommeil à la
veillé.
Ou devrais-je compter moins sur toi que sur les étoiles dures et
méfiantes ?
Nous avons vu tant de mystères insolubles aux blancs reflets, même en
plein soleil !
Il suffit que tu m’amènes par la main comme si c’était à travers un
bois,
nuit tapissée, nuit cauteleuse,
que j’apprenne ce que tu veux dire, ce que le vent susurre,
et que je puisse enfin lire jusqu’au fond de ma petite nuit dans ta
pupille immense.
« Pavane pour une infante
défunte »
A Alejandra Pizarnik
Petite sentinelle,
tu tombes encore une fois par la fente de la nuit
sans nulles autres armes que les yeux ouverts et la terreur
contre les envahisseurs insolubles sur la feuille blanche.
Ils étaient légion.
Légion acharnée était son nom
Et se décuplaient à mesure que tu te détissais jusqu’au dernier faufil,
ils t’acculaient contre les toiles d’araignée voraces du néant.
Celui qui ferme les
yeux devient la demeure de tout l’univers.
Celui qui les ouvre
trace la frontière et demeure sans abri.
Celui qui foule la
ligne ne retrouve plus sa place.
Des insomnies comme
des tunnels pour prouver l’inconsistance de toute réalité ;
des nuits et des
nuits perforées par une seule balle qui t’incruste dans le noir,
et le même essai de
te reconnaître au réveil de la mémoire de la mort :
cette tentation
perverse
cet ange adorable au
groin de porc.
Qui a parlé de
conjurations pour compenser la blessure de notre propre naissance ?
Qui a parlé de
soudoyer les misères de notre propre avenir ?
Il n’y avait qu’un
jardin : au fond de tout il y a un jardin
où s’épanouit la
fleur bleue du rêve de Novalis.
Fleur cruelle, fleur
vampire,
plus fourbe que le
piège caché sous le velours du mur
et qu’on n’atteint
jamais sans laisser la tête ou ce qu’il reste du sang au seuil.
Mais toi, tu te
penchais quand même pour la cueillir où tu n’avais pied,
abîmes à l’intérieur.
tu essayais de la
troquer contre la créature affamée qui te déshabitait.
Tu dressais de petits
châteaux dévorateurs en son honneur ;
tu t’habillais de
plumes détachées du bûcher de tout paradis possible ;
tu apprivoisais de
bestioles dangereuses pour ronger les ponts du salut ;
tu te perdais comme
la mendiante dans le délire des loups ;
tu essayais sur toi
des langages comme acides, comme tentacules,
comme des laisses
entre les mains de l’étrangleur.
Ah les ravages de la
poésie qui te coupe les veines avec le fil de l’aube,
et ces lèvres
exsangues sirotant les venins dans l’inanité de la parole !
Et Soudain il y en a
plus.
Ils se sont cassés,
les flacons.
Ils se sont ébréchés,
les lumières et les crayons.
Il s’est déchiré le
papier d’une déchirure qui te fait glisser vers un autre labyrinthe.
Toutes les portes
sont pour sortir.
Maintenant tout est à
l’envers des miroirs.
Petite passagère,
seule avec ta
tirelire de visions
et le même et
insupportable abandon sous les pieds :
sans doute tu clames
pour passer avec tes voix de noyée,
sans doute elle
t’arrête, ta propre ombre immense qui te survole encore à la recherche d’une
autre,
ou tu frissonnes
devant un insecte qui couvre de ses membranes tout le chaos,
ou elle t’épeure la
mer qui tient, de ton bord, dans cette larme.
Mais encore une fois
je te dis,
maintenant que le silence
t’enveloppe par deux fois entre ses ailes comme une cape :
au fond de tout il y
a un jardin.
Voilà ton jardin,
Talita cumi.
« Des voiles épais te couvrent, poésie »
Ce n’est pas dans ce
volcan qu’il y a sous ma langue fallacieuse où je te cherche,
ni dans cette écume
bleue qui bout et cristallise dans ma tête,
mais dans ces régions
qui changent de place quand on les nomme,
comme le moi secret
et les colonies indéchiffrables
d’autre monde.
Nuits et jours avec les yeux ouverts sous le clignotement insupportable
du soleil,
entrevoyant dans le ciel un signal,
l’ombre d’une éclipse fulgurante sur le visage du temps,
une fissure blanche comme une entaille de Dieu dans la muraille de la
planète.
Quelque chose avec laquelle illuminer les syllabes éparses d’un code
perdu
pour pouvoir lire dans ces pierres mon côté invisible.
Mais nulle pentecôte d’ailes ardentes descend sur moi.
Variations de la fumé
bribes de ténèbres aux masques de plomb,
météores innominés qui me dérobent la vision entre un battement de
portes !
Nuits et jours fortifiée dans le claustre de cette peau,
fouillant le sang comme une taupe,
remuant dans les os les fondements et les dalles,
à la recherche d’un indice comme d’un talisman qui me renverse la
division et la chute.
Où est-ce qu’on a enseveli la semence de mon petit verbe toujours sans
formulation ?
Dans quel Delphes perdu dans le courant
elles montent comme la vapeur les voix détachées qui réclament ma voix
pour se manifester ?
Et comment saisir le signe à vau-l’eau
Celui-ci et pas n’importe quel autre-
dans lequel doit incarner chaque fragment de ce même silence ?
Il n’y a pas de réponse qui explose comme une constellation entre
haillons nocturnes.
A peine des fantômes insondables des profondeurs,
des territoires qui donnent sur les marécages,
des échardes de mots et des tessons qui se diluent dans le néant
insoluble !
Néanmoins
tout juste maintenant
ou un jour
je ne sais pas
qui sait
peut-être
à travers les doubles épaisseurs qui bloquent la sortie
ou peut-être suspendue par une erreur de siècles dans le filet de
l’instant
j’ai cru te voir émerger comme une île
peut-être comme une barque entre les nues ou un château où quelqu’un
chante
ou une grotte qui avance orageuse avec tous les feux surnaturels
allumés.
Ah les mains tranchées,
les yeux qui éblouissent et l’oreille qui tonne !
Une poignée de poudre, mes vocables !
Poèmes:
- « En tu inmensa pupila »
- « Pavana para una infanta difunta »
- « Densos velos te cubren, poesía »
Traduction : ©Carlos Alvarado-Larroucau, 2012